L’arrivée à Paris

 

Il faisait tout à fait jour quand nous entrâmes dans Paris. Un jour splendide, et le soleil, inondant la Seine, lui donnait des reflets d’or. Je n’avais rendez-vous que bien plus tard, dans l’après-midi, aussi consacrai-je mes premières heures parisiennes à une timide reconnaissance de mon nouveau royaume. Laissant Firmin et l’équipage à l’Hôtel de Ville, avec ordre de m’y retrouver sur le coup des trois heures, je partis. Comme je descendais les quais de Seine, j’imaginais le libraire à qui Firmin avait confié mon manuscrit — un vieil homme, disait-on, une figure des milieux littéraires parisiens. À son bureau,  penché, voûté sur ma prose, les traits émaciés, sans doute, et le teint pâle de ceux qui ont voué leur existence aux textes, il était grave et mélancolique. Mais soudain, au détour d’une ligne, son regard s’animait et il se redressait sur sa chaise. Il m’avait reconnu. Les grandes âmes se reconnaissent. Car je ne doutais pas de mon roman. Comment l’aurais-je pu, quand il contenait tout ce en quoi je croyais ? Fruit de tant de nuits sans sommeil, sculpture finement ciselée pour capturer les infimes nuances de lumière qui perçaient dans mon cœur, mon roman était, plus que tout, une œuvre sincère. J’avais lutté et vaincu la facilité, les tentations d’une prose trop vainement habile qu’on avait jadis louée, à Bordeaux, chez un adolescent précoce, mais qui ne convenait pas au jeune homme que j’étais devenu et qui, de sa plume, ne visait rien moins que Paris et le monde. Le vent du matin qui s’éveillait du lit de la Seine me semblait porter les auspices les plus favorables, et j’allais radieux sous le soleil confiant.

Je retrouvai Firmin à l’heure dite et il me conduisit en citadin assuré dans les profondeurs de la ville. Seul, je m’en étais tenu aux quais, rives certaines sur lesquelles j’étais assuré de retrouver mon chemin, cabotant parfois quand l’incursion était sûre — je fis le tour du Louvre en chantier — mais me bornant généralement à un itinéraire sans audace. De quatre ans mon aîné, Firmin était un matelot expérimenté et naviguait à son aise jusque dans les abysses de la ville. L’atmosphère s’était alourdie à mesure que le jour avançait et les ruelles sombres exhalaient mille odeurs que je ne voulais pas identifier. Plus rien ne bougeait, tout suffoquait. Nous entrâmes dans une masure aux volets fermés. On nous fit descendre par un escalier vermoulu à en branler. L’obscurité était presque totale. Au fond d’un long couloir, nous pénétrâmes dans un bureau abondamment éclairé par de nombreuses chandelles. Il nous attendait assis à son bureau. Je reconnus mon manuscrit ouvert devant lui.

« Laissez-nous je vous prie. »

Firmin me tapota l’épaule en signe de sollicitude et sortit avec les autres. Nous restâmes seuls, face-à-face, le libraire et moi. Il referma mon œuvre dans un claquement et posa ses coudes sur le cahier en joignant les mains. Il était massif — très grand et très corpulent. Son visage, enflé de toutes parts, semblait une excroissance jaillie sous la pression que son costume faisait subir à son corps énorme, qui y était tout engoncé. Je ne savais comment il pouvait lire — c’était pourtant son métier — tant ses yeux étaient enfoncés profondément entre des pommettes monstrueuses et une forêt de sourcils. L’air était remarquablement frais dans cette cave où il avait trouvé refuge, pourtant il suait à grosses gouttes dans son complet, et son visage était d’un rouge infernal.

« Bon, dit-il enfin, vous n’écrivez pas mal, Monsieur Scholl. Vous êtes capable de manipuler notre langue pour lui faire dire ce que vous voulez. C’est là le prérequis indispensable. Mais vous employez bien mal votre disposition.

— Je l’emploie mal ?

— Franchement, si l’on trouve trente acquéreurs pour votre trop longue dissertation, je m’estimerai satisfait. Et vous n’êtes pas sans savoir que les temps sont durs. Toute impression est un pari et l’échec est fatal pour nous autres libraires. Eh oui Monsieur Scholl, votre prose est impeccable, j’en suis fort aise, mais, moi, je dois vendre pour subsister. »

Je le regardai droit dans les yeux en essayant de masquer ma colère. J’étais d’avis que cet homme tout en rondeur pourrait subsister plusieurs années sur ses propres réserves, et que cela lui laisserait bien du temps pour imprimer mon œuvre. Nous verrions ensuite si j’obtiendrais trente lecteurs.

« Mais que reprochez-vous, au juste, à mon roman ?

— Mon petit, c’est qu’il est bien trop timide ! Vous y êtes si scrupuleux, si méticuleux, si précieux que l’on ne saurait où pencher en refermant l’ouvrage !

— C’est que j’ai voulu faire toute sa place à la nuance. Je crois, Monsieur, qu’il ne peut y avoir de justesse sans nuance.

— C’est possible. Mais le lecteur distrait n’a pas de temps pour la nuance.

— Alors je ne veux pas pour mon œuvre de lecteur distrait.

— Alors vous vendrez trente livres. Croyez-en mon expérience, Monsieur Scholl, ce qu’il faut, c’est vous faire voyant.

— Je ne comprends pas. Que voulez-vous que je voie au juste ? »

Il tapa du poing sur la table.

« Mais qui vous parle de voir, c’est d’être vu qu’il est question ! Savez-vous combien de manuscrits comme le vôtre nous parviennent chaque année de province, tremblants comme leurs trop jeunes auteurs en arrivant entre nos mains ?

— Des centaines ?

— Des milliers ! Et nous, libraires, par complaisance, nous en imprimons à la chaîne ! C’est un torrent de papier que l’on déverse sur le public ! Mais le public, mon petit, il n’en absorbe pas davantage sous prétexte qu’on l’arrose plus fort, et voilà le goulet terrible, fatal pour nous, braves imprimeurs, et pour vous, naïfs rêveurs ! Des millions de pages, des milliards de symboles s’entassent, à l’insu du monde, dans les recoins sombres des librairies, ils se montent en rossignols, les uns sur les autres, par l’effet de leur propre poids, ce flot de livres qui lancent des plaintes toujours inouïes ! »

Il s’arrêta, s’apercevant qu’il hurlait presque. Il reprit contenance et poursuivit d’une voix presque posée :

« Mon ami, mon trop jeune ami, si vous m’en croyez, vous laisserez promptement vos nuances et votre raffinement, l’âge est au tonnerre et à la verve fracassante. Soyez splendide, faites-vous voir, quoi qu’il en coûte ! Le monde de 1851 est pressé, il va de plus en plus vite ! Déjà, la vapeur a uni l’Amérique à l’Europe, bientôt, vous verrez, le rail fera de la France rien de moins qu’un bourg de petit village, d’un bout à l’autre duquel chacun filera à sa convenance. La finesse est un luxe d’un autre temps, notre siècle est celui de l’éclat tonitruant et du commerce de gros ! Vous êtes jeune, la bienveillance d’un père fortuné appuie vos ambitions, vous flottez seul dans des hauteurs éthérées où vos mots ne rencontrent aucun obstacle. Mais apprenez, mon naïf ami, que l’auteur en République est un artisan qui doit vivre de ce qu’il fabrique ! »

Il me tendit mon manuscrit.

« Revenez-nous, Monsieur Scholl, me lança-t-il tandis que je sortais, vous ferez un très grand prosateur, peut-être même un journaliste de renom, quand vous saurez à quoi employer vos talents ! »

J’étais furieux en sortant. Puis, de concert avec le jour, ma colère tomba progressivement. Le crépuscule me trouva mélancolique. Je n’avais plus envie de rien, et ressentais d’un coup toute la lassitude du long voyage de Bordeaux jusqu’à la capitale — pour rien. Livré à moi-même dans ma thurne minuscule, je ne sais ce qu’il serait advenu de moi. Mais Firmin était là, qui parvint je ne sais comment à me traîner chez des camarades, des carabins qui, ayant passé leur journée à disséquer des morts, célébraient toute la nuit dans la joie et l’ivresse leurs chairs bien vivantes. Il y avait là de jeunes étudiantes, à qui Firmin fit savoir que j’étais auteur. Je vis distinctement des étincelles s’allumer dans leurs yeux. Elles durent jaillir et prendre sur les boiseries de l’appartement, car bientôt ce fut un brasier et j’étais soulevé par tous les étudiants, porté triomphalement dans la pièce aux cris de « Vivat poeta ! ». M’enfonçant dans la douce volupté que me procuraient les éloges, les caresses et les alcools, je réalisai soudain que mon œuvre m’était moins chère que sa réception, et que je pouvais bien donner au monde ce qu’il voudrait, pourvu qu’il me donnât, à moi, tout ce que je voulais.

Le reste de la nuit fila dans un souffle aux relents avinés. Quand je sortis, sans avoir pourtant fermé l’œil, je me sentais neuf. Les premiers rayons faisaient lentement émerger la ville du brouillard. Une belle journée d’été, pareille à la précédente, s’annonçait. Pour moi pourtant, tout avait changé. Je me promis d’affronter désormais ce siècle avec ses armes.

Valentin Perrin

Lycée Edouard Herriot de Lyon

Grand prix des jeunes écrivains de prépas littéraires